Variétés populations, sélections paysannes et participatives.

intervenants : J-François Berthellot – Philippe Catinaud – Bertrand Lassaigne et en présence d’Hélène Zaharia

animatrice : Hélène Gassie

compte-rendu de l’atelier 4

Jean-François Berthellot : Paysan boulanger sélectionneur, CETAB (Centre Terre d’Accueil des Blés), Réseau Semences Paysannes

Philippe Catinaud : “Croqueurs de Carottes” (association de maintenance de variétes anciennes potagères qui regroupe plusieurs artisans semenciers), Réseau Semences Paysannes

Hélène Zaharia : Directrice du Réseau Semences Paysannes

Bertrand Lassaigne : Agrobio Périgord (plateforme maïs), Réseau semences paysannes

Présentations

Hélène Zaharia

Le contexte a été rappelé par Hélène Zaharia, directrice du Réseau Semences Paysannes (RSP), notamment la pression étouffante du cadre juridique sur la circulation des semences et la propriété intellectuelle qui a poussé à la création du Réseau Semences Paysannes à Auzeville en 2003. A cette date, les semences paysannes n’avaient, a-t-elle rappelé, aucune existence reconnue. Le réseau s’est donc donné pour mission la reconnaissance des droits des agriculteurs, la reconquête des savoir-faire sur les semences et la récupération des graines de variétés en voie de disparition : il s’agit des semences d’avant la sélection industrielle, pour les bios et les agricultures autonomes.

Cette démarche a été élaborée en partenariat avec des chercheurs dans une démarche participative. C’est-à-dire que l’on part d’un réseau de fermes et de leurs besoins et la recherche se développe selon ces besoins. Une approche non seulement fructueuse mais aussi plus en prise avec la réalité. A titre d’exemple, Hélène Zaharia a cité une étude du GEVES qui concluait que la biodiversité n’avait pas diminué en s’appuyant sur les seules variétés inscrites au catalogue ( qui ne peut qu’augmenter en partant de zéro à sa création !). Une chercheuse travaillant en partenariat avec le Réseau Semences Paysannes, Isabelle Goldringer (INRA) démontre lors d’une étude en cours et en se servant de nouveaux indices que l’effondrement de la biodiversité a bien lieu si on prend en compte des indicateurs pertinents, tels que la diversité intravariétale plutôt que le nombre de variétés inscrites.

Par ailleurs, les liens du Réseau Semences Paysannes avec ses réseaux équivalents dans les autres pays européens permettent de mutualiser les connaissances et développer des stratégies communes. Depuis 2003, le paysage des semences paysannes a donc fortement évolué et on peut désormais parler d’une véritable dynamique européenne de reconquête de ce bien crucial pour les années et les générations à venir.

En quoi les semences paysannes sont-elles si « importantes » ?

Philippe Catinaud

Un semencier industriel, a expliqué l’artisan semencier Philippe Catinaud (Réseau Semences Paysannes , Biaugerme, Croqueurs de Carottes) a besoin de 2 tonnes de semences de carottes pour rentabiliser sa variété, en raison des méthodes industrielles, là où un artisan semencier n’a besoin que de 2 kilos. On comprend donc la réduction inévitable de la biodiversité imposée par les industriels soumis à des impératifs de rentabilité. Le fait de traiter la semence selon la même approche que la production de téléviseurs, par exemple, est le problème majeur. Car la semence fait partie du vivant et le vivant ne peut pas être abordé de la même façon.

La notion même de variété diffère selon que l’on se place du point de vue industriel ou du point de vue artisanal. Pour prévenir le risque de biopiratage l’industrie invoque le Certificat d’Obtention Végétale ou les Droits de Propriété Intellectuelle comme protection nécessaire. A la différence et pour prévenir ce risque, le Réseau Semences Paysannes considère qu’une variété comprend toute sa diversité intravariétale : le blé nommé Rouge de Bordeaux, c’est toute la diversité du Rouge de Bordeaux. Sans quoi on aboutit à la situation présente, à savoir l’industrie qui instaure des règles scandaleuses interdisant l’échange de semences paysannes entre les paysans mais qui n’hésite pas à commercialiser, par exemple, des variétés hybrides sous le nom de la varité de tomate ancienne nommée Cœur de bœuf, en jouant sur les mots( tomate »type cœur de bœuf »). Une pratique particulièrement difficile à comprendre alors que dans le même temps l’Etat poursuit les artisans semenciers qui n’ont pas la capacité de payer une inscription coûteuse pour l’ensemble de leurs variétés.

Face à cela, Philippe Catinaud a dégagé deux axes d’action à soutenir : en premier lieu, trouver les variétés cultivées par les jardiniers amateurs et les recenser. Il a souligné la nécessité de mobiliser la société civile dans cet effort de collecte et de recensement pour activer le processus car il y a urgence. En second lieu, il a appelé à générer des nouvelles semences à travers la création de Maisons de la semence. Face à l’étendue des stratégies de mainmise de l’industrie sur ce bien vital que sont les semences, la répartition du stock de semences non manipulées par l’industrie entre un maximum de réseaux de la société civile et de paysans est devenue une obligation pour assurer la survie des générations futures.
_ Citant en exemple le GIE Biaugerme dans lequel il travaille, Philippe Catinaud a expliqué que ce sont ainsi 400 variétés de potagères dont 9/10è avait disparu qui sont réparties entre les 8 agriculteurs du GIE. Lui-même reproduit 70 variétés chez lui, un travail qu’il compare à celui du viticulteur qui ne récolte pas chaque année un grand cru, chaque année favorisant davantage une variété tandis que d’autres réussissent moins bien. Cela, a-t-il commenté, fait partie des besoins d’adaptation de la plante et il faut savoir attendre. Par ailleurs, il faut aussi tenir compte du terroir et de ses spécificités. Le Sud de la France est plus favorable pour produire des graines de laitue dont les ombelles fragiles sont sensibles à la pluie, mais moins favorable aux choux par exemple ( voir Koal Kozh en Bretagne). Cette attention au rythme de la plante et à ses besoins, Philippe Catinaud la pousse jusqu’à travailler ses terres avec un cheval…une garantie de qualité du travail.

Dis moi ce que tu manges et je te dirai qui tu es

Jean-François Berthellot

Qui se souvient des champs dansant à hauteur de tête, parsemés de bleuets, de marguerites et de coquelicots entre autres ? Entrez dans un champ de blé aujourd’hui, et vous ne percevrez qu’un horizon uniforme d’épis rangés au garde à vous à hauteur des cuisses, sans une tâche de couleur en signe de fleurs. Les semences, a affirmé Jean-François Berthellot, paysan-boulanger (Centre d’Etudes Terre d’Accueil des Blés, Réseau Semences Paysannes ), sont devenus un « outil de production », au même titre que le tracteur ou l’épandeur, issu de l’agriculture industrielle qui sert à la production de masse. Cette production a engendré des modifications qui ne s’arrêtent pas à l’aspect de l’agriculture, mais à la nature même des semences. Jusqu’à la première guerre mondiale, ces modifications ont été moindres. Mais après, elles ont été extrêmes. A la fin de la première guerre, on produisait environ 25 quintaux de blé par hectare : aujourd’hui on produit 75q/h.

On entend dire que cela est nécessaire pour pouvoir « nourrir » toute la population. Jean-François Berthellot a son idée sur cette façon de « nourrir ». Que s’est-il passé avec le blé, sa spécialité ? Autrefois on cultivait des variétés hautes. Les variétés de pays sont de très grands blés. Pour augmenter les rendements, on a décidé que le blé devrait porter plus de grains et ne plus verser pour être récolté à la machine. Pour cela, on l’a croisé avec des variétés naines japonaises afin de réduire la taille de la paille ( qui doit porter 7 fois plus de grains qu’au Moyen-âge). Jean-François Berthellot est formel : en réduisant la taille de la paille, la plante ne fonctionne plus du tout de la même façon, son métabolisme est transformé, et le blé ne contient plus les mêmes éléments. La plante haute fabrique d’abord beaucoup de verdure puis, arrivée à maturité, emmagasine des éléments dans son grain. La plante raccourcie a un mûrissement très rapide et la physiologie du grain de blé est modifiée. A cela s’est ajouté l’apparition de la boulangerie industrielle et ses besoins en pâte élastique adaptée aux pétrins mécaniques, donc une pâte riche en gluten.

Plus une plante consomme de nitrate, plus elle l’emmagasine dans ses graines. Et plus ce processus est rapide, plus le gluten est une protéine grossière mais adaptée à la boulangerie industrielle. Les protéines qui sont issues des blés courts ont une structure beaucoup plus grossière puisque cette structure n’a pas été élaborée à travers tous les stades d’affinement lors du transit dans une paille haute. Ces protéines grossières n’ont pas du tout les mêmes qualités nutritives que les protéines complexes issues des blés hauts. Le résultat visible est le développement croissant d’intolérance au gluten dans la population.
Le levain permet de couper les grosses protéines en plus petites sections et de les rendre ainsi plus assimilables. Aujourd’hui, on prétend nourrir la population avec du pain contenant des protéines grossières sans même utiliser de levain sans se préoccuper des conséquences sur la santé d’un tel régime. 50 additifs sont autorisés dans le pain ! Malgré les problèmes croissants d’allergies au gluten, il est très difficile pour des chercheurs d’engager des travaux pluridisciplinaires sur cette réalité
Si les semences industrielles impliquent bien des aberrations à tous les niveaux, elles continuent à être prisées pour leur rendement supérieur. Une variété ancienne produit actuellement entre 2,5 à 3,5 tonnes par hectare : ce rendement peut être amélioré par un travail de sélection. Pour cela il est nécessaire de chercher dans les banques encore accessibles en France et en Europe des variétés de pays, afin de les cultiver, les observer et les sélectionner.

Enfin, pour Jean-François Berthellot, il est nécessaire de cultiver notre imaginaire aussi bien que nos terres pour devenir créatifs face à l’adversité en inventant de nouveaux systèmes d’échanges « On manque de temps » dans les fermes, a-t-il ajouté. « On a besoin de tous, de la société civile, pour assurer un soutien aux collections en cours et à venir. Tout le monde doit pouvoir venir dans les champs, il faut développer et retrouver un contact physique avec la plante cultivée. C’est une autre conception du vivant que nous devons défendre. »

Le Mouvement « Semons la Biodiversité » doit tendre à promouvoir ces échanges et ce soutien indispensables au maintien de la biodiversité.

Le concept de « Maison de la Semence »

Bertrand Lassaigne

En 1998 sont apparus les premiers OGM et donc les premiers cas de contamination des semences. Puisqu’il devenait impossible de faire confiance aux semenciers certains agriculteurs ont décidé de faire eux-mêmes leurs semences. Avec quelques autres agriculteurs, Bertrand Lassaigne (Agrobio Périgord, Réseau Semences Paysannes ) s’est donc rendu en Amérique latine pour chercher du maïs, puis a trouvé des variétés d’avant la sélection industrielle en Europe et même en France. Les variétés françaises étaient dégénérées en raison du trop peu d’échanges sur cette plante allogame, qui souffrait donc d’une forme de « consanguinité ». Il faut en effet entre 500 et 600 individus maïs pour éviter la dégénérescence. Grâce aux variétés trouvées à l’étranger, la régénérescence et la sélection ont été possibles et de bons résultats ont été obtenus au niveau rendement avec une meilleure qualité gustative.

Le travail a d’abord été effectué en plateforme, devenue lieu d’observation des variétés reçues de partout. Puis la rencontre avec un programme sur 20 ans de recherche au Brésil sur des variétés population a fait germer l’idée de recherche participative réunissant des agriculteurs, des techniciens et des chercheurs et la création d’une maison de la semence (la première) en Périgord. Au Brésil, ces « maisons » très courantes sont gérées par les agriculteurs eux-mêmes.
_ Bernard Lassaigne a bien précisé : « La maison de la semence est plus un concept qu’un lieu physique ». Ajoutant le slogan : « semences enfermées = semences déboussolées ». Pourquoi ? Parce que le temps de la plante n’est pas celui de l’humain. Pour la plante, une saison est une génération. Quelques années enfermées reviennent donc à des générations. Curieusement, la plante si « statique » évolue donc beaucoup plus vite que nous : d’où l’importance d’un renouvellement génétique constant qui ne peut pas avoir lieu à l’intérieur de lieux fermés mais seulement dans les champs. Le mieux donc, est que les semences soient chez les agriculteurs, dans leurs champs, et qu’il y ait plusieurs agriculteurs cultivant la même variété, par sécurité. Les « maisons de la semence » sont donc un concept pour protéger et échanger les semences même si Agrobio Périgord a créé la seule Maison de la semence en France localisée, où les semences sont rassemblées et visibles.

Il faut savoir, a-t-il précisé, qu’il y a deux types de travail liés à ce concept : le travail de culture des variétés obtenues et abouties dont la production est rentable, et par ailleurs le travail de culture des variétés non abouties -et donc non rentables- à conserver aussi chez les agriculteurs pour continuer les recherches.

Bertrand Lassaigne est quant à lui en autonomie à 95% en semences sur sa ferme où il produit du maïs, du soja et du tournesol. Pour lui le travail de l’artisan semencier s’apparente au travail de l’éleveur : chaque semence a ses caractéristiques propres adaptées à ses besoins. A partir de cette observation, il a pu engager un travail sur la résistance à la sécheresse sur le maïs. Fort de son expérience sur le maïs, il a réalisé des expériences avec le soja qui ne supporte pas trop d’eau : s’il pleut beaucoup après un arrosage, il développe le sclérotinia dans la semence. Bertrand Lassaigne a semé son soja sur une parcelle très sèche. Le soja n’a pas développé la maladie mais le rendement cette année là a été médiocre. Mais il a choisi de faire confiance à la plante et a insisté. Après huit années, il a obtenu un soja résistant à la maladie et qu’il n’a plus besoin d’irriguer pour un rendement (24/26 t/h) presque équivalent au soja irrigué (25/28 t/h).

En réponse à une question sur l’aspect législatif, Bertrand Lassaigne a répondu que la Maison de la semence du Périgord fonctionne sous forme de contrat passé entre le demandeur et la maison. Le demandeur s’engage à suivre le protocole défini et à rendre 3 fois la semence qu’il a reçu. Il peut en garder pour lui. Le fait de devenir adhérent fait que l’on est propriétaire collectivement des semences non commercialisées. Concernant la vente, seule la vente de semences sous la dénomination « semences » pose problème. Celui qui a vendu la semence est celui qui peut être inquiété.

Jean-François Berthellot a ajouté que le CETAB est en train de réfléchir à l’élaboration de règles d’échanges.

Les questions relatives aux fruits n’ont pas été évoquées dans l’atelier mais un « groupe fruits » existe au sein du Réseau Semences Paysannes.

Par ailleurs, Thomas Levillain a communiqué la tenue du Forum sur la Biodiversité à Marseille les 17 et 18 octobre 2009, précédé de 2 jours de rencontre d’un programme européen de recherche entre chercheurs et paysans.

Les propositions issues de l’atelier se sont déclinées ainsi:

Pour la communication et la transmission:

  • rendre visible ce qui concerne les semences. Communiquer et créer des outils techniques. Informer pour un public beaucoup plus large
  • montrer les collections, rendre visible la biodiversité cultivée.
  • mentionner sur le produit l’origine de la semence. Nommer la variété, dire et écrire « issu de semence paysanne ».
  • Créer une dynamique autour des Bourses d’échanges de semences comme 1er pas vers la sensibilisation et l’information
  • mettre à disposition des fiches techniques sur la production des semences, faire une fiche technique sur les Maisons de la semence et l’organisation des bourses de semences
  • Faire des formations sur comment produire ses semences
  • Quelle formation- transmission aux jeunes paysans ? comment transmettre des savoir-faire agronomiques oubliés et ignorés du dispositif institutionnel de formation. Compagnonnage, stages, accords avec les Centres de formation ?
  • présenter la souveraineté alimentaire comme réponse à la crise économique avec pour enjeu l’autonomie des paysans
    découvrir le travail d’expérimentation de l’Université Nomade (Toulouse) qui explore les moyens d’échanger avec le public et propose de s’intéresser aux semences paysannes

Pour les actions :

  • la création de jardins partagés, municipaux ou associatifs. Voir mouvement “Semons la biodiversité”
  • développer les aides à la récolte, le travail collectif, les « coups de mains » dans les fermes, se rassembler, se rencontrer, se confronter physiquement avec les champs ( équipe d’une dizaine de personnes pour la moisson chez Jean- François par ex, fêtes des cueilleurs…)
  • susciter la recherche sur les qualités nutritives, gustatives et sanitaires des variétés paysannes.
  • participer à la codification et au répertoire des échanges
  • sensibiliser et créer des systèmes de distribution (comme les AMAP).
  • Des Maisons de la semence en zones urbaines où il n’y a plus de terres agricoles.
  • Répertorier les réseaux de jardiniers qui produisent leurs semences
  • Trouver et recenser les variétés cultivées par les jardiniers amateurs (collecte en mobilisant la société civile)
  • Importance de la mise en réseaux paysans internationaux
  • (Re)créer des communautés paysannes.

Des pistes à explorer:

La mairie de Toulouse reconvertit ses jardins (et cantines ?) au bio : peuvent-ils cultiver des blés paysans ( promotion) et les utiliser ?
Demande de produire du millet en France pour ses qualités nutritives (parce qu’il est totalement importé)


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