Une question toujours en suspens et toujours d’actualité

Il a existé un groupe ATTAC culture au début des années 2000. Depuis 2005 des débats ont été organisés sur les questions artistiques et culturelles dans les universités d’été du mouvement. Les Chemins de la Découverte et de nombreuses actions menées par des comités locaux ont, d’un certain point de vue, tenté d’articuler une réflexion critique sur la dimension culturelle de la mondialisation néo-libérale avec l’expérimentation de pratiques alternatives fondées sur l’initiative citoyenne et la capacité créative des individus et des groupes. Par ailleurs, une tentative de constitution d’un conseil culturel d’ATTAC a eu lieu entre 2004 et 2006. Toutes ces initiatives, quelles qu’aient pu être leur intérêt et leur portée, n’ont pas encore réussi à déboucher sur des orientations concrètes et suivies impliquant l’ensemble du mouvement.

Les causes de cet inaboutissement sont multiples. On peut les regrouper en trois catégories :

 Tout d’abord la prégnance de l’approche économique au sein même d’ATTAC où la lutte contre le système économique néo-libéral n’est pas toujours accompagnée d’un combat idéologique conséquent contre l’économisme.

 Ensuite, en relation avec ce premier point, la difficulté ressentie par certains comités locaux d’articuler une réflexion-action menée dans une commission culturelle avec la nécessaire sensibilisation de l’ensemble du comité.

 Enfin, de manière générale, la question culturelle est incontestablement une question malaisée à appréhender étant données les significations plurielles que recouvre ce terme, mais aussi compte tenu de l’individualisme ambiant dans les milieux artistiques et culturels. La lutte des intermittents du spectacle a néanmoins montré que des actions solidaires et collectives pouvaient s’exercer dans un monde où les stratégies individualistes sont monnaie courante.

Pourtant les enjeux de la question pour (et par) ATTAC sont certainement aussi importants aujourd’hui qu’ils ne l’étaient hier. On peut même penser que la question culturelle devrait être au cœur des thématiques centrales d’ATTAC et de ses campagnes d’action. Et cela pour 4 raisons au moins qui entrent en résonance avec les campagnes actuelles de notre association.

Culture et expression démocratique . L’exercice de la démocratie au quotidien suppose des citoyens informés, un débat public alimenté par la richesse des identités et des formes d’expression, une situation où chacun puisse s’exprimer dans sa langue mais aussi avec toutes les ressources de l’imaginaire.

Culture et développement durable . Le développement durable nécessite plus de « liens » entre les personnes et les groupes et sans doute moins de « biens ». La multiplication d’expressions et de pratiques artistiques et culturelles peut augmenter le bien-être de chacun et de tous sans atteintes à l’environnement.

Construire des alternatives à l’échange marchand . Des expériences en cours montrent que le développement de formes d’échange non marchand (style AMAP ou SEL) s’accompagne parfois de nouveaux liens sociaux appuyés sur des projets artistiques.

La construction d’une Europe démocratique et solidaire . Comment faire une autre Europe que celle des marchés sinon par une démarche qui soit à la fois politique (approche démocratique) et culturelle (reconnaissance des identités plurielles, enrichissement des identités par l’échange) ?

Des points faisant consensus

On se bornera ici à lister 10 points sur lesquels il semble exister un très large consensus à l’intérieur d’ATTAC, à en juger du moins par la teneur des débats dans les ateliers des précédentes UE.

1) Le domaine culturel est aujourd’hui un vecteur essentiel de la mondialisation libérale, un monde envahi tout autant – et de façon peut-être plus pernicieuse – par la culture du marché que par le marché des biens culturels.

2) L’importance de la dimension culturelle de l’altermondialisme : comment construire en effet un autre monde que celui dominé par la loi du marché sans s’appuyer sur la richesse des identités et des formes d’expression artistiques et culturelles qui font de chacun d’entre nous le citoyen d’un monde pluriel et solidaire ?

3) L’art et la culture sont dans un rapport de complémentarité : l’activité artistique constitue un élément important d’enrichissement des univers culturels des individus et des groupes, tandis que ces univers contribuent à inspirer et à façonner les pratiques artistiques, en amateur comme dans un cadre professionnel.

4) La culture est un mot qui ne devrait être employé qu’au pluriel. La reconnaissance de la diversité culturelle et de la pluralité des formes d’expression s’inscrit dans la perspective de l’échange, du partage d’expériences, aussi loin des replis identitaires que d’un universalisme réducteur.

5) Dans cette perspective, il s’agit de défendre, non pas un « droit à la culture », octroyé selon des logiques élitistes imposées par le haut, mais des « droits culturels » ancrés dans l’ensemble indivisible et interdépendant des droits de l’homme.

6) La critique de politiques culturelles publiques à bout de souffle et de plus en plus orientées vers des objectifs marchands (vente de « marques » comme celle du Louvre à Abou Dhabi, apologie du mécénat…) et/ou promotionnels (marketing territorial).

7) La nécessité de considérer les ressources culturelles comme des biens communs de l’humanité au même titre que l’éducation ou la santé et, à ce titre, producteurs de droits individuels et collectifs.

8) La nécessité d’un service public de la culture favorisant l’équité territoriale et fondé sur une co-construction de tous les acteurs impliqués dans la vie artistique et culturelle, bien au-delà des professionnels, des financeurs ou des publics traditionnels des équipements culturels.

9) La possibilité pour tous les travailleurs du champ culturel d’obtenir des conditions de travail et de rémunération garantissant leur liberté d’action et de création.

10) La prise en considération de tous les individus et les groupes comme producteurs potentiels de représentations symboliques ayant forme et couleur pour établir les fondements d’une politique artistique et culturelle fondée sur le partage du sensible.

Deux questions à clarifier

A côté de ces points d’accord (l’inventaire n’est sûrement pas exhaustif…), il existe des différences d’appréciation voire des points de divergence à l’intérieur d’ATTAC qui nécessitent un travail de clarification avant l’élaboration d’une éventuelle plate-forme commune. Ces « questions vives » peuvent être regroupées autour de deux thèmes.

La question des droits culturels.

C’est une entrée nécessaire dans la mesure où elle permet d’inscrire la question culturelle dans le cadre plus large des droits humains et d’introduire la notion de justiciabilité. On relèvera à ce propos le texte de la Déclaration de Fribourg, en date du 7 mai 2007 (http://www.aidh.org/ONU_GE/Comite_Drtcult/decla-fribourg.htm), qui possède plusieurs caractéristiques intéressantes dans la perspective altermondialiste : en effet cette Déclaration rassemble dans un texte cohérent des éléments aujourd’hui dispersés dans de nombreux textes et traités internationaux ; elle ne restreint pas les droits culturels à la question des minorités et des peuples autochtones mais cherche à les garantir de façon universelle, notamment pour les plus démunis ; elle appelle au respect mutuel de la diversité et de l’universalité en se démarquant aussi bien du relativisme que de l’ethnocentrisme.

L’entrée par les droits culturels n’est cependant pas dépourvue d’ambiguïtés :

Il faut prendre en compte la domination économique et politique mais aussi symbolique qui influence la conscience et la non conscience des droits culturels. Pierre Bourdieu disait à ce sujet : « L’une des propriétés majeures de la privation majeure culturelle, c’est qu’elle exclut la conscience de la privation ». Et il ajoutait : « Dans beaucoup de cas, l’action culturelle doit produire le besoin de son propre produit … ». Seul un effort de dynamisation culturelle peut permettre la formulation et la revendication de « droits » spécifiques qui, dans certains cas, n’existent qu’à l’état virtuel.

L’approche en termes de droits culturels est encore plus problématique lorsqu’on l’envisage du côté de l’engagement des personnes et des groupes dans la mise en pratique de ces droits. L’identité culturelle ne se réduit pas à des dispositions innées. Elle s’enrichit en permanence de nouveaux acquis à travers une construction permanente. L’éducation populaire est sans aucun doute un droit mais ce droit est vide de sens s’il n’est pas accompagné d’une implication personnelle – osons dire un « effort » – de la part des personnes concernées. Il en va de même pour la pratique artistique ou le contact avec des « œuvres ». Cela ne va jamais de soi, cela demande un effort, un apprentissage ; encore une fois ce n’est pas un droit qu’il suffit d’acquérir juridiquement pour pouvoir l’exercer concrètement. Il ne s’agit pas de plaider ici, à la Finkelkraut, la cause d’une soi-disant supériorité de la culture savante (ou plutôt savamment acquise) sur les autres formes d’expression culturelle. Mais on peut tout de même se demander si l’extension débridée du champ culturel à l’ensemble des pratiques « sensibles », comme ce fut le cas au cours des années 80 sous l’impulsion de Jack Lang, n’a pas contribué à brouiller les pistes qui conduisent des univers culturels au monde du divertissement et vice versa. Ce dernier fonde justement la rentabilité des industries de l’entertainment sur la logique du moindre effort consenti par le client, à part évidemment le geste de signer un chèque…

La réticence exprimée ici peut être reliée à la distinction évoquée plusieurs fois à la tribune d’ATTAC, lors de l’UE 2007, entre « mérite » et « solidarité ». Sans faire appel à des penseurs tels que Hannah Arendt ou Castoriadis, il n’est pas interdit de trouver cette opposition un peu facile sinon démagogique. Philippe Corcuff s’est taillé un joli succès à l’UE lorsqu’il a argumenté sur la nécessité de ne pas laisser la question de l’individu entre les mains des néo-libéraux. De même lorsqu’il s’agit d’évoquer la question de l’engagement personnel dans l’action collective. La solidarité ne peut s’exercer sans l’existence et la reconnaissance des implications individuelles du plus grand nombre possible de personnes dont les efforts réunis permettront de « faire société » Alors faut-il faire la chasse au mérite et au principe de sa reconnaissance ? Oui, s’il s’agit, dans la logique néo-libérale, de mettre en concurrence et de récompenser les individus pour mieux les nier en tant que membres d’une force collective. Non, lorsque les efforts de chacun sont soutenus et reconnus (pas forcément avec de l’argent) comme éléments indispensables de l’œuvre commune.

La place des artistes dans le « combat artistique et culturel » d’ATTAC

L’autre question est plus classique : quels liens le combat artistique et culturel d’ATTAC doit-il avoir – ou ne pas avoir – avec l’émergence d’un art et/ou d’une littérature altermondialiste ? Tous les membres d’ATTAC semblent d’accord a priori pour refuser d’instrumentaliser l’art et les artistes au nom d’un combat politique. Mais les débats lors de la dernière UE ou d’autres discussions comme celle de la Semaine organisée par ATTAC-Toulouse en février 2005 montrent que derrière cet accord de principe, des positions différentes voire divergentes s’expriment sur la question de la relation de l’art au social. Certains estiment que les groupes sociaux les plus nantis ont tendance à se prélasser dans des thématiques nombrilistes et que seuls les artistes ayant choisi de se frotter aux marges de la société ont vocation à occuper l’espace du renouvellement esthétique. Cette position est-elle défendable sans nous entraîner vers les dérives d’un contre-art rappelant fâcheusement les impasses de l’art « prolétarien » ? Inversement, doit-on, au nom de l’intouchable autonomie de l’art, soutenir n’importe quelle politique de soutien aux arts en se contentant de revendiquer plus d’argent, plus d’artistes, plus de lieux de création et de diffusion ?

Il ne s’agit sans doute pas de trancher entre ces deux positions mais il faut clarifier le débat. Quelle commande ou quel cahier des charges pourrions nous fixer à des artistes ou à des écrivains pour leur demander de produire des représentations altermondialistes du monde ? Ils font ce qu’ils peuvent et ce qu’ils veulent et c’est bien ainsi. En revanche, il revient sans doute à ATTAC la tâche de favoriser la diffusion de propositions artistiques en phase avec le combat altermondialiste. Mais, là encore, attention au prêt-à-porter ! Ce rôle de passeur entre les artistes et le monde social est à exercer par des militants qui n’ont pas de ligne artistique à respecter, qui vont choisir entre telle ou telle proposition en fonction de ce qu’ils estiment souhaitable pour la « cause » mais aussi en fonction de leur sensibilité particulière. D’où l’importance de bien connaître et de favoriser les diverses initiatives des comités locaux de façon à enrichir ce capital de passeurs qu’il nous appartient de constituer.

Quelques pistes de travail

Elles découlent de ce qui précède. Outre un débat nécessaire sur les questions d’orientation « en suspens » évoquées ci-dessus, quatre chantiers de travail semblent prioritaires

1) Faire une recension des réflexions et des actions menées par les comités locaux en y intégrant l’évaluation qu’en ont fait ces comités. La préparation d’une grille nationale d’évaluation pourrait faciliter la mise en perspective d’expériences certainement très diverses.

2) Examiner attentivement les modalités du néo-libéralisme à l’œuvre aujourd’hui (en particulier la mise en place plus ou moins sournoise des principes de l’AGCS dans le secteur culturel, en particulier au niveau des institutions de l’Union européenne.

3) Travailler sur les mutations à l’œuvre dans le champ artistique et culturel. A titre d’exemples on peut citer le mouvement des cultures urbaines (mais pas seulement en France, altermondialisme oblige !) ou les enjeux autour d’Internet .

4) Réfléchir à un cadre d’intervention citoyenne pour les prises de décision sur les politiques culturelles, notamment au niveau local.

Commission culture d’ATTAC Toulouse


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