SAMEDI 24 JANVIER 2004 à ODYSSUD (4 av du Parc – 31700 BLAGNAC)

CULTURE EN JEU : ARTISTES ET TECHNICIENS DONNENT DE LA VOIX

Débats – Spectacles -Rencontres

INTERVENTION D’Alain Lefebvre, à la Grande table ronde :

” Dans le cadre d’un débat global, quelle question vous paraît essentielle pour parler de la Culture ? ”

” A propos de culture et d’action culturelle, quels empêchements vivez vous le plus, et ce qui vous fait enrager ? “

LA CULTURE: UN BIEN COMMUN A CONSTRUIRE ENSEMBLE

Dire que l’art et la culture sont aujourd’hui entrés dans le règne de la marchandise, c’est énoncer une banalité qui ne date pas d’hier…..

Dire que l’art et la culture sont aujourd’hui entrés dans le règne de la marchandise, c’est énoncer une banalité qui ne date pas d’hier (souvenons nous des scandaleux accords Blum-Byrnes de 1947 ouvrant toutes grandes les portes du cinéma américain en France).

Mais nous assistons aujourd’hui à une internationalisation croissante et à une extension continue du champ de la marchandisation culturelle.

Quelques exemples en vrac : l’investissement des hypermarchés dans le secteur culturel ; les confusions permanentes entre la culture et l’industrie du divertissement ; le fait que les produits de l’industrie culturelle représentent le 2ème poste d’exportation des USA S Si les expressions ” Société de loisir ” ou ” Société de la connaissance ” sont plus que contestables (en alimentant le mythe d’une extension à l’ensemble de la société), le remplacement du terme société par celui d’industrie renvoie à une réalité qui est, quant à elle, incontestable. Ce mouvement de marchandisation fonctionne également dans le domaine du spectacle vivant, et pas seulement dans les sphères du show-biz : ainsi le festival ” off ” d’Avignon constitue aujourd’hui un marché essentiel pour les petites compagnies de théâtre. La marchandisation culturelle, le fait d’orienter l’action artistique et culturelle dans une finalité lucrative, a deux types de conséquences :

  • elle conditionne l’accès à l’art et à la culture aux capacités contributives du public et, plus généralement, des financeurs ;
  • elle limite la production artistique et culturelle aux produits et services assurant un bon retour sur investissement : aujourd’hui un film hollywoodien mais aussi un roman français publié chez un grand éditeur s’amortissent sur quelques semaines, voire quelques jours.

Il faut vite passer à autre chose . Cette tendance à l’uniformisation n’exclut pas, de la part des grands investisseurs, une certaine attention portée à la diversité culturelle (J.M. Messier quelques mois avant la chute de l’empire Vivendi s’en était fait le héraut). Pourquoi ? Parce que, dans le contexte de la mondialisation à outrance et du poids écrasant du modèle culturel dominant, les identités particulières tentent de se faire une place au soleil, non sans ambiguïtés d’ailleurs. De fait, il existe aussi un ” marché des identités ” que les groupes mondialisés cherchent à investir. Par ailleurs, le processus de marchandisation est d’autant plus dangereux qu’il revêt parfois des formes insidieuses : ainsi de l’exception culturelle. C’est une revendication indispensable (d’autant qu’elle fortement menacée aujourd’hui au sein même de l’Union européenne), mais c’est aussi, dans certains cas, un système qui permet à des situations de rente de se maintenir ou même de prospérer.

La culture comme bien commun, cela veut dire quoi ? 2 éléments essentiels sont à prendre en compte

  1. Un bien commun c’est un bien accessible à tous en vertu d’un droit civique et non d’une capacité financière. Ce droit est d’ailleurs inscrit dans un certain nombre de textes constitutionnels. L’article 27 de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme affirme ainsi : ” Toute personne a le droit de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté, de jouir des arts et de participer au progrès scientifique et aux bienfaits qui en résultent “. Dans d’autres textes la formulation est plus ambiguë. Ainsi la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne fait référence à l’accès de tout un chacun à la culture pour y ajouter aussitôt le principe de protection de la ” propriété intellectuelle “. Or ce second principe est assez contradictoire au précédent, dans la mesure où le terme qui est employé (propriété) renvoie à la protection d’intérêts et non pas de personnes (qu’il s’agisse des producteurs culturels ou des usagers).
  2. En tant que biens communs d’origine civique, les biens culturels ont une particularité essentielle : leur usage par une ou plusieurs personnes ne détruit pas la ressource commune (sous réserve évidemment de la capacité d’accueil des lieux de monstration). Au contraire S Si je lis un ouvrage qui me plaît, je n’empêche pas mon voisin d’en faire autant, je vais au contraire l’encourager à le faire! C’est une différence fondamentale avec les biens communs naturels (en particulier les biens environnementaux) dont l’usage excessif détruit une ressource en quantité limitée (d’où les analyses sur ” la tragédie des biens communs ” dont les théoriciens libéraux tirent la conclusion qu’il faut absolument privatiser ces biens pour échapper à une gestion despotique et arbitraire de la ressource rare S). L’activité artistique et culturelle se nourrit, pour sa part, de l’échange, du partage, de la réélaboration permanente. Elle se construit en permanence par la multiplicité des initiatives et des efforts de chacun pour créer quelque chose de nouveau. L’offre culturelle peut ainsi augmenter dans la mesure même où la demande est susceptible de s’accroître. À condition bien sûr de disposer des moyens nécessaires à sa mise en ¦uvre. Car si l’activité culturelle peut être ” hors de prix ” (au sens de prix de marché), elle n’est pas sans coût.

Comment gérer la culture comme un bien commun ? – Agir en dehors du cadre marchand Précisons d’emblée que les logiques marchandes s’imposent à l’ensemble des acteurs concernés, parfois à leur insu, mais aussi lorsqu’ils en dénoncent les effets ou qu’ils tentent d’y apporter des correctifs. 4 pistes néanmoins sont à explorer. – Pour développer une intervention culturelle en dehors des cadres du marché il faut de l’argent public. Il y a là un véritable problème au moment où l’Etat assure de moins en moins ses missions et où les collectivités locales, sommées de prendre la relève, sont dans une situation financière de plus en plus difficile et disposent de capacités contributives très inégales (je ne sais pas s’il faut parler de discrimination positive mais en tous cas une action de redistribution s’impose pour lutter contre les inégalités). Il serait passablement incongru d’attendre du mécénat d’entreprise une aide substantielle pour subventionner le secteur culturel non marchand (hormis certaines manifestations spectaculaires). Outre un nécessaire maintien d’un financement public conséquent par la solidarité nationale, force est de rechercher d’autres sources de financement. À cet égard, les propositions d’ATTAC au sujet d’une taxation spécifique des transactions spéculatives ont l’intérêt de mettre l’accent sur un gisement de ressources quasi inépuisable, si tant est que la mondialisation financière a encore quelques beaux jours devant elle ! – Une action culturelle en dehors du marché c’est également agir là où le marché est absent et où le service public est indispensable : éducation artistique, soutien à la création et à la diffusion dans les territoires défavorisés, d’une manière générale tout ce qui concerne le travail culturel ” de fond ” et qui exige du temps, loin des feux médiatiques. Nous assistons ces dernières années à un foisonnement d’événements vitrine ou de festivals paillettes qui deviennent souvent les outils de communication et de mise en visibilité de certains élus. Tout cela s’effectue au détriment d’un vrai travail de fond avec les publics, qui nécessiterait un vrai engagement de la part de la part de l’État et un soutien financier à long terme ; – Dans le domaine des industries culturelles (et tout particulièrement de
l’audiovisuel) un soutien aux petites structures, cherchant à échapper à la logique d’action et à la dépendance financière des grands conglomérats, est également nécessaire, tout autant que la régénération du service public de l’audiovisuel ; – L’action est aussi à mener dans les cadres régionaux et multilatéraux où s’élaborent les conditions de production et d’échange des biens et services culturels. L’AGCS et l’Union européenne constituent deux éléments majeurs pour une action tournée vers le refus de la marchandisation culturelle. Les analyses et positions d’ATTAC sur ces questions sont bien connues. – Le problème de la décision en matière culturelle

D’une manière générale l’activité culturelle, même lorsqu’elle échappe aux logiques marchandes habituelles, fonctionne comme une sorte de pseudo marché où des financeurs sont face à face avec des producteurs culturels (sans que l’on sache toujours très bien où se trouve le public !). Qui contrôle ce marché où circulent des valeurs symboliques ? Les systèmes d’expertise, au niveau des DRAC ou des collectivités territoriales, sont souvent contestés. Faut-il les remplacer ou les modifier ? Par quoi ? Sans doute pas par la rumeur, ni par l’auto promotion des producteurs culturels. La notion de “qualité” (excellence, médiocrité …), bien difficile à fonder sur un plan esthétique, est utilisée par les financeurs pour justifier leur intervention et surtout leur non-intervention : elle sert en réalité à réguler ce marché. Il est difficile d’échapper à ce type de régulation sans remettre en cause en profondeur la logique de marchandisation de la culture et celle de l’arbitraire politique-administratif. Quelques pistes sont cependant à explorer immédiatement, dans la perspective du bien commun : – la reconnaissance de compétence du milieu associatif et de l’ensemble des acteurs culturels à tous les stades du processus de décision ; – la mise en place d’un système partenarial efficace (fréquence, modes d’organisation) et transparent (information) dans la mise en oeuvre de ce processus. – Amateurs et professionnels Les professionnels de l’art occupent une place essentielle dans le champ culturel et cette place doit leur être reconnue sans réserve. C’est pourquoi ATTAC soutient vigoureusement la lutte des intermittents contre la remise en cause de leur statut et s’élève contre toutes les mesures de précarisation des travailleurs culturels. Mais la vie culturelle, au sens du bien commun, ne saurait se résumer dans un dialogue plus ou moins passif entre des consommateurs (le public) et des producteurs patentés (les artistes professionnels). La pratique intime de l’art sous toutes ses formes est un élément essentiel de la vie culturelle. D’où la nécessité non seulement de développer les pratiques amateurs (en particulier chez celles et ceux qui ne s’y adonnent pas spontanément), mais de repenser les relations entre amateurs et professionnels de manière à permettre des enrichissements mutuels. – Les droits associés à la création et à la rémunération des créateurs La question des droits associés à la création fait l’objet d’un grand débat aujourd’hui. Quatre logiques largement contradictoires s’y affrontent :

  • l’émergence de moyens techniques et de pratiques sociales favorisant un développement spectaculaire du partage de l’information ;
  • la tentative par les grands pouvoirs économiques d’absorber la valeur ajoutée par les artistes (copyright et/ou droits d’auteurs) ;
  • les questions liées à la juste rémunération de l’activité créatrice ;
  • l’exigence de diffusion large et ouverte qu’implique la notion de bien commun. Internet constitue aujourd’hui un lieu privilégié d’expression de ces logiques contradictoires. Mais il n’est pas le seul. Un grand débat social est à mener pour définir des points de convergence entre les différents acteurs, sur la base d’une opposition commune aux lobbies financiers. D’une manière générale, l’approche de la culture comme bien commun nécessite, à tous les niveaux, une ” repolitisation ” du débat sur la culture, sur ses formes de production, de diffusion et d’appropriation. Il nous faut sortir d’une situation qui traite de la culture comme un système de services aux usagers, géré par des professionnels au moindre risque et surtout au moindre coût. La remise en cause de la marchandisation ambiante, l’exercice d’une citoyenneté culturelle authentique en dépendent.

Alain Lefebvre

Commission culture, ATTAC 31


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