II est important de bien comprendre que les logiciels libres dépassent le simple domaine de l’informatique. Ils sont constitutifs de la société de l’information. Ainsi, d’une pure question technique on entre dans une dimension politique. Le logiciel libre permet à un état, une région, un district ou une fédération de recouvrer son indépendance économique et politique en faisant appel à un savoir qui échappe au contrôle de tout organisme, entreprise, lobbying ou collectivité autre que lui-même.Il est donc instrument de souveraineté nationale. Je parlerai longuement de l’Extramadure. Mais d’autres états, régions ont eux aussi commencé le chemin vers l’indépendance et l’autogestion. Je terminerai par la France. Non que je ne considère pas que nous ayons fait de nombreux travaux, mais juste pour penser local…

Introduction aux tentatives de migration étatique

II est important de bien comprendre que les logiciels libres dépassent le simple domaine de l’informatique. Ils sont constitutifs de la société de l’information. Ainsi, d’une pure question technique et technicienne on entre bien souvent de plein pied dans une dimension politique autour de l’outil numérique. Car les logiciels libres, s’ils posent la question du choix et de l’usage, posent aussi la question du détenteur du savoir. C’est en cela que la question des brevets est éminemment discutée et discutable. Le savoir est, dans le cas précis des logiciels libres, distribué sans discrimination et peut être repris par quiconque le veut, tout en conservant à l’auteur original le bénéfice de sa paternité. Mais aussi, en n’ôtant rien au contributeur du bénéfice du tout. C’est le côté viral des licences libres. Ainsi, si vous vous rappelez… Ballmer (CEO Microsoft) parlait de cancer en mai 2002. Même si le terme est hautement négatif, il est clair que le logiciel libre se transmet de façon virale. on parle aussi de religion. Les champs sémantiques ne sont pas anodins. Le logiciel libre dispose d’une dimension politique indéniable dont l’arme de pointe est définitivement sa licence. Sans entrer dans un débat stérile, j’appuierai simplement sur la notion fondamentale qu’ouvre le logiciel libre en permettant à un état, une région, un district ou une fédération de recouvrer son indépendance économique et politique en faisant appel à un savoir qui échappe au contrôle de tout organisme gouvernemental autre que lui-même. Il est clair que les meilleurs comme les pires peuvent s’en servir. Mais j’oserais rappeler qu’il en va de même pour toutes les inventions. On ne peut interdire à Al Qaïda d’utiliser le logiciel libre comme outil de communication internationale… Dans un cadre étatique, le logiciel libre est donc instrument de souveraineté nationale. Et il existe des exemples concrets. Je parlerai longuement de l’Extramadure. Mais d’autres états, régions ont eux aussi commencé le chemin vers l’indépendance et l’autogestion. Je terminerai par la France. Non que je ne considère pas que nous ayons fait de nombreux travaux, mais juste pour penser local…

L’expérience extramadurienne

La banquise commence peut-être aux limites des pôles, mais ses défenseurs ont rencontré les pingouins à Ushuaïa ! Il est important de savoir que l’Extramadure a fourni pendant longtemps un lourd contingent d’immigrants, tenant encore maintenant la palme de région la plus pauvre d’Espagne et de l’une des régions les plus pauvres de l’Union. Or, si aujourd’hui elle se lance dans la révolution numérique, c’est qu’elle n’a pas le choix. C’est pourquoi je parle de courage. Les élus extramaduriens ont fait preuve d’imagination, de bon sens et d’une grande dose de sagesse dans leur approche. Ils ont cherché un outil qui conjugue deux éléments : le coût et l’indépendance technologique. Le second n’étant pas moins important que le premier. Il faut dire que le simple fait de se conformer aux normes en termes de licences leur coûtait la moitié de leur budget éducatif ! Ils ont donc étendu leur volonté d’informatiser à l’ensemble de la population. Mais en respectant de façon certaine le droit. Cela passe donc par la distribution large de formation et support autour du logiciel libre. Une question d’histoire… ou d’aventures Le projet Linex s’intègre dans un ensemble d’envergure qui comprend aussi la création d’un réseau haut débit et d’un ensemble d’aides pour les sociétés liées aux technologies numériques. Ainsi, Linex a été présenté le 19 février 2003 au parlement européen dans le cadre du premier anniversaire du Comité des Régions Européennes. Il a visé en priorité les écoles (670 établissements) et les bureaux de la région autonome. Mais le grand public n’a pas été oublié via des distributions dans les journaux (informatiques, mais pas uniquement). L’objectif est de migrer la population entière sous “Linex” via les 32 centres technologiques. Ces derniers offrent des cours d’informatique populaire entièrement gratuits. Le slogan officiel est “Sea légal. Copia Linex” (litt. “Sois légal, copie Linex”). En parallèle, les 15 000 professeurs sont actuellement formés pour faire entrer l’informatique “version libre” dans les classes. Aujourd’hui, ce sont donc 300 000 copies environ qui ont été distribuées, pour un total de 10 000 machines migrées et une ambition de 100 000 machines à la fin 2003. Linex – Debian version “Abueia” (grand-mère) En soi, la Linex est “simplement” une Debian (distribution Linux laplus “propre”, “souple” et “complète”). Mais c’est sûrement l’installation la plus rapide de Linux (plus rapide que la Mandrake!). En trois clics de souris (peut-être quatre), l’installation commence…et se termine tout en douceur. Normal : le système est au plus proche du besoin, pas de superflu, de recheche de périphériques (matériels,…) inutiles,…Mot de passe et configuration de la connexion (réseau, modem ou autre), et c’est ok. Autant dire que le cerveau est optionnel dans cette installation ! On ne peut s’empêcher de penser à la Knoppix en voyant la qualité de la Linex. Mais les deux ont la même excellente base. Cela aide beaucoup. Et rien ne manque à l’appel. Je n’entrerai pas dans un débat stérile sur le choix de l’interface. Ainsi, Gnome 1.4/2.2 a été préféré à KDE 3.0/3.1. Par contre, on trouve Open Office, des automatisations pour imprimer, de quoi lire tout ce qui est multimédia. En gros, tout ce dont on a besoin normalement à la maison. Ça fait plaisir à voir. On sent que les créateurs de la distribution ont des enfants à la maison et utilisent l’informatique au quotidien. Et bien entendu, api-get fonctionne pour ce qui n’est pas standard.

Les autres tentatives et leur état

Mais l’Extramadure n’est ni la première, ni la seule entité étatique ou collectivité locale à tenter le passage au logiciel libre. Voici un rapide tour d’horizon de ce qui se passe ou s’est passé de marquant dans le domaine depuis 1998.

Mexique

Le projet “Red Escolar” au Mexique, en 1998, est l’échec le plus cuisant connu autour des logiciels libres dans l’administration. Ainsi, 126 000 CD-ROM furent pressés et envoyés aux établissements scolaires de la fédération. Cependant, aucune formation ni autre forme de suivi ne fut diligenté, qu’il s’agisse du corps professoral ou de personnel dédié pour suivre le projet. Aujourd’hui, Microsoft tient le haut du pavé en subventionnant le projet d’e-governement de Vicente Fox (conservateur). L’échec est d’autant plus cuisant que le Mexique réunit tours les ingrédients pour que l’expérience réussisse. Les aspects humains furent tout bonnement niés.

Pérou

Il s’agit certainement de l’expérience la plus dramatique, même si elle reste un bel exemple d’élan de générosité. Les faits sont plutôt simples et bien documentés pour quiconque lit le castillan. Et la fin de l’histoire est des plus attendues lorsque l’on connaît l’Amérique latine. Un sénateur péruvien a déposé courant 2002 un projet de loi obligeant les administrations à disposer du code source des applications et de l’autorisation de distribuer celui-ci une fois modifié par leurs soins. Ce projet de loi a subi les foudres de Microsoft qui a réagi en faisant intervenir dans un premier temps l’ambassadeur des Etats-Unis à Lima, puis en invitant le président de l’état à une rencontre en tête-à-tête avec Bill Gates chez ce dernier à Seattle. Ce déjeuner amical a permis d’enterrer définitivement le projet en “offrant” aux écoles péruviennes force ordinateurs et licences gratuites. Bill Gates est d’ailleurs venu personnellement à Lima le 15 juillet 2002 pour entériner cette discussion. on ne peut d’ailleurs exclure l’utilisation de moyens non officiels, y compris financiers (pots-de-vin), pour arriver à l’enterrement de cette proposition. Non d’ailleurs que le Pérou soit un marché vital pour les entreprises américaines de logiciels, mais il faut éviter de donner des idées aux autres. Evidemment, l’OMC ne s’est pas alarmé pour “dupping”, “monopole” ou “manque à la liberté de la concurrence”.
Je pense qu’ici Attac a sa place pour faire appel aux même armes que les multinationales : l’Organe de Règlement des Différends (ORD). Personne n’a réagi. Qui dit rien acquiesce.

Vénézuela

La révolution bolivarienne et les réformes de fond que tente d’imposer l’administration Chavez secoue l’état vénézuélien depuis courant 2000 . Parmi ces travaux se situe un projet d’e-gouvernement visant à utiliser massivement les logiciels libres et l’informatique afin de limiter la bureaucratie. Cependant, la dégradation de la situation économique et politique interdit toute tentative de bilan à cette date.

Belgique

Ce que la révolution bolivarienne et le Pérou n’ont pas réussi, la Belgique est en passe de le faire. Ainsi, un décret a été ordonné par la commission budgétaire de la Commission communautaire francophone pour migrer les administrations en trois ans. La seule exception prévue est lorsqu’il n’existe pas d’alternative valable à base de logiciels libres. La décision a été prise en février 2003.

Suisse

Le canton de Genève a distribué un CD avec les fiches d’impôt pour remplir sa fiche électroniquement. Or, ce CD contient simplement Open Office et Mozilla ! Pas cher et efficace.

Allemagne

Les principales agences fédérales testent et utilisent Linux pour leurs serveurs. Mais si l’on parle ici de l’état allemand, c’est pour son action de soutien aux logiciels libres via le projet Kroupware. Car il serait réducteur de s’arrêter à ce geste ô combien fondamental. Ainsi, le ministère des finances utilise Linux massivement avec l’aide d’IBM et de SuSE. De même, une première agence teste actuellement KDE de façon globale comme outil bureautique définitif.

Inde

Un voyage de Bill Gates courant février a révélé l’immense succès de Linux dans le sous-continent indien. Le dirigeant de la compagnie de Redmond s’est ainsi souvenu, par ses oeuvres charitables (des dons de la fondation de son épouse), de toute la dimension politique que pouvait recouvrir l’aspect des télécommunications.

Catalogne (Espagne)

Dans la droite ligne de l’Extramadure, la région autonome de Catalogne discute d’utiliser le logiciel libre à grande échelle. La panique de Micro$oft est palpable. Bilou viennent de proposer une traduction en catalan de tous leurs outils contre une obligation d’usage. En l’état, rien n’a été décidé, mais la réaction des HispaLinux n’a pas attendu : tous les logiciels libres majeurs ont désormais une traduction en catalan (KDE (complet), Mozilla, Open Office, …). La grande différence entre la Catalogne et l’Extramadure tient dans les moyens financiers de la première. La Catalogne est juste une des régions les plus riches de l’Union.

Pour parfaire le décor, il faudrait aussi parler du Pakistan, de la Chine et de la Grande-Bretagne. Mais manquant d’informations fiables à l’heure de la rédaction de ce premier opus, je ne peux que les citer sans décliner l’état du travail fait.

Et la France…

Au pays de l’exception culturelle et de la résistance exacerbée, le village gaulois n’est pas hélas si bien défendu que cela. Après un grand bond dialectique en avant en 1998/2000, la vie semble s’être arrêtée devant l’ampleur de la tâche. De nombreuses administrations utilisent Linux, mais plus en catimini qu’au grand jour. Peu à peu, Linux prend racine, mais pas d’initiatives spectaculaires, plutôt une vague lente qui est partie du fond. Le paradoxe, c’est qu’il est devenu impossible de répertorier toutes les actions tant il y en a (toutes les administrations et autre GIE y sont), mais qu’aucune n’a l’ampleur des pays précédemment cités. Finalement, on serait presque le pays de la révolution de velours en termes logiciels. Pour autant, il faut citer l’excellent travail de la feue ATICA, qui a donné une large légitimité aux logiciels libres et ce, en marge des usages faits auparavant.

Conclusion

Le logiciel libre comme ambition nationaliste dépasse sûrement les attendus des pères fondateurs de ce mouvement, que ce soit en Europe ou aux Etats-Unis, mais je ne pense pas que cela leur soit si désagréable. Car des libertaires américains aux anarchistes européens, le logiciel libre remplit un vide, autant technique que moral, qu’il est difficile d’évaluer simplement. Il est regrettable que la volonté nationaliste de contrôle de son industrie de l’informatique rejoigne aussi dans bien des pays la volonté de contrôle de l’information, et par extension de la population. Mais le caractère communautaire et technique des logiciels libres rend difficile cette dernière phase. En fait, elle est nettement compliquée par les contre-projets automatiques à toute tentative de contrôle (voir le cas par exemple des échanges dits “peer to peer” ou du Net sécurisé et partagé). Tant que des lois n’interdisent pas de coder, il y aura toujours des programmeurs libres (rappelez-vous la définition de hacker !) pour donner à tous de quoi communiquer, diffuser ou transmettre. Mais si vous, utilisateurs, vous ne bougez pas quand o­n cherche à imposer des lois iniques, alors vous êtes responsables de l’interdiction qui leur sera faite. Nous ne risquons pas encore de prison mais le temps vient où nos outils seront de facto interdits dans bien des pays, y compris démocratiques. Sachez enfin ce que veulent dire les mots “brevets logiciels”, GNU-Linux, GPL et “libres” ! Dans certains lieux, o­n parle parfois de “subversion”. Relisez bien ce que dit TCPA/Palladium et demandez-vous s’il y a une grande différence entre les paroles des multinationales à l’origine de ce projet et de certaines “républiques démocratiques”. Il vient rapidement le temps où dire “No pasaran” (Ils ne passeront pas – Madrid, 1936-1939) sera inutile. Ils occuperont le terrain. La bataille est engagée à tous les étages. C’est maintenant qu’on a besoin de vous: pour expliquer à votre député ce qu’implique la LSI, l’EUCD, et de manière générale, ce que cherchent à nous imposer certaines multinationales afin de protéger leurs profits de l’innovation. Dans un monde de marchandage, votre information leur appartient. Il est temps de dire qu’ils se trompent. Et même si des choses évoluent souvent dans le bon sens, la bataille n’est pas finie. Les Logiciels Libres ont besoin de vous. Engagez-vous !

Gardes Frédéric


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